Sunday, December 6, 2009

Des fleurs et des pages

Charles Pierre Baudelaire-
Le Desir de peindre


Malheureux peut-être l'homme, mais heureux l'artiste que le désir déchire!
Je brûle de peindre celle qui m'est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu'elle a disparu!
Elle est belle, et plus que belle; elle est surprenante. En elle le noir abonde: et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l'éclair: c'est une explosion dans les ténèbres.
Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l'a marquée de sa redoutable influence; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d'une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l'herbe terrifiée!
Dans son petit front habitent la volonté tenace et l'amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l'inconnu et l'impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d'une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d'une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.
Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.


(english translation) -->


Unhappy perhaps is man, but happy the artist torn by desire.

I am burning to paint her, that enigmatic woman whom I had glimpsed so rarely and who fled so quickly, like something beautiful regretfully left behind by a traveler swept off into the night. Ah, how long it has been already since she vanished!

She is lovely, and more than lovely: she is astonishing. Darkness abounds in her, and she is inspired by everything deep and nocturnal. Her eyes are two caverns in which mystery vaguely flickers, and a sudden glance from her illuminates like a flash of lightning -- an explosion in the dark of night.

I would compare her to a black sun, if only one could conceive of such a star pouring forth light and happiness. But it is the moon, rather, to which she is more readily likened; it is the moon that has marked her indelibly with its redoubtable influence; not the stark white moon of romantic idylls, that icy bride, but the sinister, inebriating moon suspended in the depths of a stormy night and brushed by racing clouds; not the peaceful, discreet moon visiting the sleep of guiltless men, but the moon ripped from the heavens, defeated and rebellious, that the Thessalian witches cruelly compelled to dance on the terrified grass.

In her little skull dwell a tenacious will and a love of prey. And yet from the lower part of that disturbing face, beneath restless nostrils eagerly inhaling the unknown and the impossible, laughter will burst out suddenly and with ineffable grace, and her wide mouth, all redness and whiteness -- and delectable -- makes one dream of the miracle of a superb flower blossoming in a volcanic soil.

There are women who fill men with a desire to conquer them and have their way with them; but this woman inspires a longing to die slowly under her gaze.



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